domingo, 27 de setembro de 2015

Lettre de Beethoven à Karl Amenda



   



“Mon ouïe, a beaucoup baissé.


Ludwig van Beethoven (17 décembre 1770 – 26 mars 1827) une des plus grandes figures de la musique, a marqué son temps par son œuvre inclassable touchant à de nombreux domaines musicaux, allant de l’écriture pianistique à la musique symphoniques, et ce, avec brio. Ses symphonies sont connues de tous, à l’image de la Symphonie n°9, et son influence reste présente encore aujourd’hui. Alors qu’il n’est âgé que de 27 ans, des problèmes auditifs surgissent, qui le mèneront à une surdité totale à l’âge de 44 ans, et dont il témoigne dans cette missive.



 1er juillet 1801

MON CHER AMENDA, MON BON AMENDA, MON SINCERE AMI !

C'est avec une tendresse émue, un mélange de souffrance et de plaisir que j'ai reçu et lu ta dernière lettre - A quoi puis-je comparer ta fidélité envers moi, ton attachement pour moi ? Oh! qu'il est beau de ta part d'être resté pour moi si constant, et je sais que tu m'as donné plus que tous les autres des preuves de ton attachement et que tu mérites entre tous de rester mon ami. Tu n'es pas un ami de Vienne toi, mais tu es un de ceux que le sol de ma patrie se plaît à mettre au monde. Que de fois j'ai souhaité que tu fusses auprès de moi, car ton B[eethoven] est très malheureux de vivre en dissension avec la Nature et le Créateur. Plus d'une fois j'ai déjà maudit ce dernier d'avoir exposé Ses créatures à la merci du moindre accident, si bien que la plus belle fleur aussi en est réduite souvent à dépérir ou être écrasée.

Sache, mon ami, que la partie la plus précieuse de moi-même, mon ouïe, a beaucoup baissé. Naguère déjà, quand tu étais encore chez moi, j'en ressentais les premiers symptômes et je n'en ai rien dit. A présent le mal ne fait que s'aggraver. Peut-on encore y remédier ? C'est ce que l'on verra, tout dépend des conditions de mon abdomen. En ce qui le concerne, je suis presque tout à fait rétabli. Ah, si l'ouïe pouvait aussi s'améliorer ! Mais j'ai de la peine à le croire, car ces maladies-là sont les plus incurables.

Quelle triste vie sera la mienne désormais, devoir me passer de tout ce que j'aime et qui m'est cher, et en outre vivre parmi des hommes aussi misérables, aussi égoïstes que Zmeskall, Schuppanzigh et leurs pareils. Je puis dire qu'entre tous Lichnowsky m'a donné les meilleures preuves de constance. Il m'a depuis l'an dernier alloué une somme de 600 Gulden qui, jointe à la bonne diffusion de mes oeuvres, me met en état de vivre sans avoir souci de mon entretien. Tout ce que je compose actuellement, je peux le vendre cinq fois plus et à des prix avantageux - J'ai composé pas mal de choses pendant ce temps-là et, puisque j'ai appris que tu commandes des pianos chez S[treicher], je t'enverrai plusieurs compositions dans la caisse contenant un de ces instruments, de sorte que l'expédition te coûtera moins cher - Pour me consoler, il y a maintenant le retour à Vienne d'un homme avec lequel j'ai le plaisir d'être en rapports et de partager l'amitié désintéressée. C'est un de mes amis d'enfance. Je lui ai souvent parlé de toi et lui ai dit que depuis que j'ai quitté ma patrie, tu es un de ceux que mon coeur a choisis. À lui non plus Z[meskall] ne saurait plaire. Il est et reste trop faible pour l'amitié, je les considère lui et S[chuppanzigh] comme de simples instruments sur lesquels je joue quand il me plaît de jouer, mais ils ne pourront jamais être au plus haut degré témoins précieux de mon activité intérieure et extérieure, non plus que jouir de ma véritable sympathie. Je les juge à ce qu'ils me donnent. Oh ! que je serais heureux maintenant si j'avais mon ouïe en parfait état : je courrais chez toi, mais, dans la condition où je suis, je dois rester à distance, mes plus belles années passeront sans que je puisse réaliser ce que mon talent et ma puissance m'auraient permis de faire - Triste résignation à laquelle je suis contraint de recourir. Je tâcherai bien sûr de dominer la situation, mais est-ce possible ? Oui, Amenda, si dans six mois mon infirmité s'avère incurable, je ferai appel à toi et alors tu devras tout quitter pour venir me rejoindre. Je voyagerai alors (c'est en jouant et en composant que mon infirmité me tourmente le moins, et le plus en société). Aussi tu seras mon compagnon. Je suis persuadé que la chance ne m'abandonnera pas. A quoi ne suis-je capable de me mesurer en ce moment. Depuis ton départ j'ai composé en tout genre, à l'exception des opéras et de la musique religieuse. Tu dois être mon chaperon, ne me refuse pas cela, tu aideras ton ami à supporter ses ennuis, son infirmité. Je me suis beaucoup perfectionné dans le jeu du piano, et j'espère que ce voyage, à toi aussi, portera bonheur. Tu demeureras désormais chez moi - J'ai reçu régulièrement toutes tes lettres, si rares qu'aient pu être mes réponses, néanmoins tu m'as toujours été présent et mon coeur bat toujours aussi tendrement pour toi - L'histoire de mon ouïe, je te prie de la garder comme un grand secret et de ne la confier à personne - Ecris-moi très souvent. Tes lettres, quelle qu'en soit la brièveté, me réconfortent, elles me font du bien. Et j'attends prochainement de toi, mon cher ami, une nouvelle missive - Prends garde de ne remettre à personne ton Quatuor, car je l'ai beaucoup remanié, attendu que maintenant seulement je sais écrire des quatuors corrects, comme tu pourras le constater quand tu les recevras - Là-dessus, bonne chance, mon cher bon ami, et si tu penses que je peux faire ici pour toi quelque chose d'agréable, il va de soi que tu dois avant tout en informer ton fidèle, ton vraiment affectionné

L.V. BEETHOVEN